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Un havre de verdure méconnu dans la vallée de la Lasne entre Genval et le hameau de Bourgeois

Article publié dans le "Bruant wallon" n°14 - mars 2012 (p 33 à 37)
téléchargeable sur le site de Natagora Brabant wallon
Texte et photos (sauf mention contraire) : Julien Taymans


- Un paysage inattendu, au détour d’un sentier...

Les prairies du Coucou, situées au pied de la Grande Bruyère de Rixensart (voir Bruant Wallon n°11), offrent au promeneur qui saura s’écarter des grands axes, un paysage enchanteur et inattendu, tel un véritable poumon vert d’une vingtaine d’hectares, perdu au beau milieu des quartiers résidentiels rixensartois.

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La Lasne (avant-plan) et les pâtures inondées

En amont du site des anciennes Papeteries de Genval, la vallée de la Lasne a en effet su préserver son charme d’antan, car elle y a été relativement bien épargnée par l’urbanisation intense qu’a connue la commune de Rixensart depuis le début du siècle passé. Bien que la vallée ait eu à subir de nombreuses atteintes à son environnement naturel, celle-ci, caractérisée par une mosaïque de zones humides, boisées, pâturées et cultivées, est restée jusqu’à nos jours un site d’une grande richesse biologique. Les prairies inondées du Coucou sont traversées par la Lasne, qui prend sa source dans le village de Maransart et conflue dans la Dyle à hauteur de Rhode- Sainte-Agathe, en Région flamande, après un parcours d’environ 26 kilomètres.

Ce tronçon de la vallée est situé en aval de l’ancien moulin à eau de Genval, actuellement « Le Logis » (centre d’hébergement pour jeunes en difficulté) et en amont du site des anciennes Papeteries de Genval. Une grande partie des prairies du Coucou est intégrée au site Natura 2000 des « Vallées de la Lasne et de l’Argentine » et est classée en zone d’espaces verts d’intérêt paysager au plan de secteur. Depuis 1988, une portion des prairies, à proximité de la Grande Bruyère, est classée en tant que Site par la Commission Royale des Monuments, Sites et Fouilles.

- Vous avez dit « Coucou » ?

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Renouée amphibie (Polygonum amphibium)

Deux hypothèses permettent d’expliquer l’origine de l’appellation « Coucou » que nos anciens donnèrent à ce lieu-dit. La première, qui semble évidente, serait due à la présence de l’oiseau, le Coucou gris, qui égayait de son chant, jusqu’il y a peu, les zones humides de la vallée. La seconde, et sans doute la plus plausible, serait issue du fait que les paysans nommaient par le vocable « coucou » la plupart des « mauvaises herbes » des prairies humides, telles le Lychnis fleur-de-coucou (Lychnis flos-cuculi), la Primevère élevée (Primula elatior) ou certaines orchidées du genre Dactylorhiza. En effet, nous avons pu retrouver d’anciens relevés botaniques, datant du début du 20e siècle, qui attestent de la présence de ces espèces végétales dans la vallée, au sein de prairies marécageuses très fleuries.


A cette époque, la vallée de la Lasne était dominée par des herbages pâturés sur les versants et par des prés de fauche marécageux dans le fond de vallée. La Lasne, qui à l’époque gallo-romaine constituait la frontière entre les peuplades des Nerviens et des Eburons, et ensuite, entre les anciennes communes de Genval et Rixensart, développait alors de vastes méandres dans sa plaine alluviale, large d’environ 125 mètres (voir carte de Ferraris).

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Les prairies humides du Coucou vers 1770 (Carte de Ferraris)

- De nombreuses dégradations de la vallée au fil du siècle passé...

Depuis le début du 20e siècle, les milieux semi-naturels de la vallée ont subi de nombreuses altérations dues à la main de l’homme. La première d’entre elles, et sans doute la plus importante, fut l’établissement, dans la partie aval de la vallée, des Papeteries de Genval sur des terrains marécageux acquis pour une somme modique, qui furent abondamment remblayés. L’usine se développa rapidement vers l’amont, depuis le pont du Glain à Genval, ce qui impliqua un voûtement de la Lasne sur plus de 400 mètres. Cette entreprise, qui fut un véritable moteur économique pour la région, ferma définitivement ses portes à la fin des années ’70, ne laissant derrière elle qu’un chancre industriel, pollué aux métaux lourds, hydrocarbures et phtalates. Ce dernier est actuellement en cours de reconversion en un complexe résidentiel et commercial, après qu’une partie des sols ait été dépolluée. Dans le cadre de cette réhabilitation, on peut se réjouir que la Lasne soit remise à ciel ouvert (malheureusement seulement sur les deux tiers de son parcours du site). Une deuxième dégradation importante de la vallée fut la rectification drastique du cours de la rivière, entre les deux guerres, sans doute dans une optique d’optimisation agricole des prairies riveraines. Plusieurs prairies inondables ont également été remblayées, drainées, amendées, pulvérisées ou simplement transformées en terres de culture, leur intérêt botanique étant ainsi anéanti.

- Le redéploiement inespéré des zones humides...

Mais depuis une quinzaine d’années, la nature tente de reprendre petit à petit ses droits sur la vallée. En effet, la plaine alluviale est à nouveau périodiquement inondée lors des saisons pluvieuses. De grandes mares se sont créées spontanément à l’emplacement des anciens méandres comblés de la Lasne, qui sont restés les points bas de la vallée.

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Les prairies inondées du Coucou vers 2009 (GoogleMaps)

Ces plans d’eau permanents ou temporaires hébergent une flore et une faune diversifiées qui ont progressivement recolonisé la vallée ou qui s’y étaient maintenues. En rive gauche de la Lasne, les mares sont alimentées par le ruisseau de la source Fonteny, jaillissant à flanc de colline, et sont dès lors caractérisées par un niveau d’eau relativement constant. Ces mares sont bordées par une végétation diversifiée, alternant sur les berges : roselières à Phragmite commun (Phragmites australis), typhaies à massettes (Typha latifolia), jonchaies à Jonc épars (Juncus effusus), phalaridaies à Baldingère (Phalaris arundinacea), scirpaies à Souchet des marais (Eleocharis palustris), saulaies marécageuses à Saule blanc (Salix alba), Saule à oreillettes (Salix aurita) et Saule cendré (Salix cinerea), aulnaies marécageuses à Aulne glutineux (Alnus glutinosa).

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En rive droite, les zones inondées en hiver et au printemps s’assèchent généralement en été et sont pâturées par des chevaux et dès lors caractérisées par des végétations herbacées très rases occupant les vases exondées. Les berges de la Lasne, bien que rectifiées, ont gardé un aspect naturel et sont par endroits bordées de vieux saules têtards. Elles sont occupées par une végétation de mégaphorbiaie rivulaire à Reine des prés (Filipendula ulmaria) et Baldingère (Phalaris arundinacea). En bordure du champ cultivé, l’agriculteur a implanté une bande enherbée fauchée tardivement, qui se diversifie au fil des ans. Quelques lambeaux de vieux vergers occupent également le bas des versants de la vallée.

- ...une chance pour les oiseaux d’eau !

Cette grande diversité de végétations fournit le gîte et le couvert à de nombreuses espèces typiques des zones humides. L’intérêt du site est avant tout d’ordre ornithologique. Parmi les espèces les plus emblématiques, notons la reproduction (ou au minimum le cantonnement) au sein des végétations rivulaires et des roselières d’espèces peu communes telles la Gorgebleue à miroir, la Locustelle tachetée, le Phragmite des joncs, la Rousserolle effarvatte, la Rousserolle verderolle et le Râle d’eau

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Les plans d’eau permettent également la nidification du Fuligule morillon. Le Martin-pêcheur d’Europe trouve au niveau des berges de la Lasne des sites optimaux pour le creusement de son terrier. Le Vanneau huppé niche également dans les terres cultivées à proximité des zones humides.

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Martin-pêcheur d’Europe (Photo Gilbert Nauwelaers)

En hiver, le site accueille également de nombreux oiseaux de passage ou hivernant, tels la Grande aigrette, le Grèbe castagneux, la Bécassine des marais, la Sarcelle d’hiver, le Bruant des roseaux, le Pipit spioncelle, etc. Les vasières, au sein des pâtures inondées, constituent une halte migratoire de choix pour de nombreux limicoles (Chevaliers culblanc, guignette, gambette, aboyeur, sylvain, Combattant varié, Huîtrier- pie, Petit gravelot, Bécasseau variable, etc.). D’autres espèces ont encore pu être observées en halte sur les plans d’eau et à proximité, telles la Cigogne blanche, le Cygne tuberculé, le Tadorne de Belon, le Canard souchet, le Fuligule milouin ou le Traquet motteux,..

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Grande aigrette (Photo Gilbert Nauwelaers)

En été, de nombreuses Hirondelles rustiques, issues d’une colonie établie dans des écuries situées sur le flanc sud de la vallée, viennent s’abreuver et chasser au-dessus des plans d’eau. Ce manège ne passe pas inaperçu pour le Faucon hobereau, régulièrement observé en chasse dans la vallée. Notons également la présence de trois espèces invasives abondantes dans la vallée : la Bernache du Canada, l’Ouette d’Egypte et la Perruche à collier dont les effectifs tendent vers une augmentation.

Les autres groupes biologiques, encore relativement peu étudiés, promettent également leur lot de découvertes. La vallée héberge des populations de papillons appréciant les prés de fauche, tels la Sylvaine, l’Aurore, le Cuivré commun, l’Azuré commun et la Carte géographique. Les zones humides attirent de nombreuses libellules, dont les Caloptéryx vierge et éclatant, qui apprécient les eaux vives de la Lasne, ainsi que les Aeschnes bleue et mixte, le Gomphe joli et l’Orthétrum réticulé.

En raison de l’intensification agricole dans la vallée, la flore rencontrée est typique des zones humides relativement eutrophes, c’est-à-dire enrichies en éléments nutritifs. Notons la présence de plusieurs espèces intéressantes, telles l’Epiaire des marais (Stachys palustris), le Lycope d’Europe (Lycopus europaeus), le Bident triparti (Bidens tripartita), le Souchet des marais (Eleocharis palustris), la Renoncule scélérate (Ranunculus sceleratus) et la Véronique mouron d’eau (Veronica anagallis-aquatica). La Balsamine de l’Himalaya (Impatiens glandulifera), une espèce exotique fort envahissante, est présente le long de la Lasne, mais fait l’objet d’un plan de lutte mené par les bénévoles de Natagora et les ouvriers communaux.

- Perspectives...

Une grande partie des prairies inondées du Coucou est propriété communale. Malheureusement, l’existence d’un bail à ferme sur ces terrains hypothèque actuellement la mise en œuvre d’une gestion adéquate et intégrée de l’ensemble de la vallée, toujours soumise aux désagréments causés par l’agriculture intensive (coulées de boues, dérives d’engrais et pesticides, fauche trop précoce des prairies humides,...). Par ailleurs, quelques parcelles privées, bien que situées en zone Natura 2000, ont encore fait l’objet, il y a peu, de travaux de drainage néfastes au maintien de zones humides. Outre ces menaces directes sur les milieux naturels de la vallée, il faut déplorer une fréquentation abondante et souvent anarchique de la vallée par les promeneurs, qui ne respectent que rarement le règlement imposant la tenue des chiens en laisse...

La commune de Rixensart a lancé en 2006 une procédure de Plan Communal d’Aménagement dit « PCA de la Manteline » qui englobe cette partie de la vallée de la Lasne. Celui-ci devrait sans doute permettre de solutionner les problématiques d’usage des sols et de mettre en place une gestion globale de la vallée, conjointement au site de la Grande Bruyère. Natagora, notamment par le biais de sa représentation au sein du PCDN de Rixensart, tiendra tout particulièrement à ce que la gestion future de la vallée puisse concilier de manière optimale la préservation de sa grande biodiversité avec l’accueil d’un public à la recherche d’un cadre paysager agréable où il pourra se ressourcer.